Framents Project

Framents est un terme forgé qui uni les mots anglais frame (cadre) et fragment (fragment), deux notions constitutives de mon travail. Il s’agit d’un projet de rencontre entre la peinture et la photographie où les clichés sont transformés à l’aide de la couleur et cousus sur toile. 

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Le cadre n’est pas conçu en tant que limite de la surface picturale, mais comme liaison entre l’espace photographique et la toile. Dans Histoire des peintures, Daniel Arasse soutient que le cadre a le pouvoir de transformer le regard en contemplation. Ici, c’est la toile sur châssis – sur laquelle les photographies sont cousues – qui fonctionne comme encadrement. En devenant cadre, la peinture inspire cette perdition contemplative par soi-même et devient l’élément unificateur dans lequel les photos s’inscrivent. Ainsi la photographie en tant que fragment dans l’espace de la toile, restes d’impressions, parties du vécu, tirées sur un format 10 x 10 cm. La mémoire figée par les photographies est une nostalgie du présent, une mélancolie des impressions. La conscience de vivre dans un présent constant, qui passe continuellement, me pousse à en garder des traces, des morceaux, des fragments justement. 

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S’agit-il de fragments de mémoire ou d’une mémoire de fragments ? Quel-est-il le rapport entre la photographie et la réalité ? La photographie et le passé ? Et le présent ? Qu’est-ce que c’est que la photographie ?

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D’un point de vue technique : « la lumière à laquelle la pellicule est exposée c’est l’impression du présent »1. En tant qu’objet tangible, un morceau de papier. En tant que prise de vue, l’incarnation d’un regard choisi. D’un point de vue spatial, une portion du monde limitée. D’un point de vue temporel, la cristallisation d’un moment. Et le photographe ? Il est concerné par tout ce qui se passe avant le déclic : le réglage de l’exposition, la mise au point, le choix de la pellicule en couleur plutôt qu’en noir et blanc. Mais, une fois le bouton pressé, le photographe disparaît, la photo ne lui appartient plus. Elle appartient à l’instant passé, à la pellicule plutôt, en tant que référent2 de l’impression d’une lumière. Il faudrait donc distinguer la photographie de l’image photographique, et celle-ci du regard du photographe, qui incarne une certaine perspective. Bien qu’elle soit tangible, l’image photographique ne représente pas la réalité. Dans mon travail, la photographie est l’impression d’un moment choisi. L’image ne représente pas quelque chose, elle ne montre rien, elle est le souvenir du sentiment de l’instant où elle a été prise. Cet instant étant passé, elle n’existe plus. Elle devient le néant. Plate, reproductible. Ainsi intervient la peinture, l’action sur le néant. La matière et la couleur en agissant sur la surface photographique y font naître la forme. Elles introduisent le désordre et le chaos sur la surface3. La peinture, en soulignant les lignes et les détails, créé un palimpseste qui transforme et métamorphose le contenu de la photo en le rendant autre par l’abstraction.

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Il y a aussi une allusion à la réalité contemporaine dans cette action de modification de la photographie. Elle fait référence aux images retouchées que l’on voit tous les jours dans la rue : les panneaux publicitaires retouchés sur Photoshop et leurs fausses notions de beautés artificielles que nous regardons avec une indifférence complice. La version éditée d’une vie qui se déroule dans des paysages artificieux. Ainsi la photographie est pour moi un fragment conséquent à une destruction, une déconstruction, une rupture de la totalité du visible et du flux temporel4. À côté d’elle, la peinture est une transformation – une évolution – qui part des ruines fragmentées pour construire une nouvelle signification. La photo, la rupture. La peinture, la réunification.

1. E. Hello, introduction à l’article D’un état mélancolique en photographie de H. Von Amelunxen

2. W. Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

3. G. Deleuze, Sur la peinture, cours à l’Université Paris VIII du 1981

4. Vasarely, Plasti cité